Témoignages, reportages et documentaires, films : les médias se mobilisent largement à l’occasion des 20 ans de la chute du Mur de Berlin. Et contrairement à certains (sur Twitter ou Authueil sur son blog, par exemple), je m’en réjouis. Trop jeune, je n’ai aucun souvenir de cet événement. Militant européen, je souhaitais vivement qu’on le célèbre. Radio France devient aujourd’hui Radio France Berlin et consacre l’ensemble de ces programmes à l’Allemagne, Berlin, la RDA, le mur. A Rennes comme dans d’autres villes, un mur symbolique sera construit sur la Place de la Mairie et sera détruit à 19h (voir aussi ce rassemblement annoncé sur Facebook). La chute du Mur de Berlin a suscité dans toute l’Europe centrale et orientale un espoir de paix, de démocratie, et de prospérité.
C’est une formule un peu usée maintenant, mais force est de constater que « le mur est toujours dans les têtes ». Lorsque j’interviens dans les collèges et lycées pour parler de la construction européenne, il se trouve toujours un élève pour poser des questions sur la RDA ou le Rideau de fer. Et eux n’ont pas connu cette époque.
Ce retour médiatique sur la chute du Mur de Berlin a eu cela de bénéfique qu’il a pu revenir sur certaines idées reçues, des deux côtés du Mur. Personnellement, j’ai appris beaucoup de choses. Le Mur de Berlin ne fut qu’une étape, pas même le commencement ni encore la fin du communisme. Il y eut l’ouverture des frontières en Hongrie, le pique-nique de Sopron pendant lequel des centaines d’allemands de l’est traversèrent la frontière pour passer à l’ouest par l’Autriche, les manifestations de Leipzig un mois avant la chute du Mur. Et puis il fallut encore attendre 2 ans pour que s’effondre enfin l’URSS, libérant ainsi les anciennes Républiques Socialistes Soviétiques.
Les langues se délient. Alors que la réunification n’a pas permis de soulever des débats sur l’histoire de la RDA et la mémoire de ses habitants (lire à ce sujet l’article de Thomas Brussig du magazine Cicéro sur Presseurop), ces derniers parlent de leur ressenti, leur vécu, 20 ans après. L’ostalgie va plus loin que le retour des produits et symboles de la RDA, le souvenir d’une époque où l’éducation, la santé et la culture étaient gratuites. Il ne s’agit pas non plus de nier la réalité de cette société marquée par la censure de la presse, la délation et le contrôle social exercé par la Stasi, dont j’ai visité les prisons à Bautzen, en Saxe. Il faut aussi se rappeler, sans juger autrui, ce que cet événement a signifié pour des millions de gens : depuis leur enfance, ils baignaient dans un idéal (certes communiste) de solidarité. Un idéal qui s’effondre brusquement. Se réveiller le lendemain avec le sentiment de perdre tous ses repères un par un, y compris les choses les plus anodines. Imaginons nous réveiller dans une société où les marques disparaissent du jour au lendemain ! Être né dans un pays qui n’existe plus.
La réunification de l’Allemagne, de même que la chute de l’URSS a eu pour conséquence la libéralisation de l’économie, la privatisation des entreprises autrefois chapeautées par l’État. Des centaines de milliers de personnes ont perdu leur emploi, du jour au lendemain. Ces entreprises, associations, agences, recevaient autrefois leurs ordres de l’État, donc du parti unique. Lorsque celui-ci tombe en décrépitude, c’est tout le mécanisme de décision qui s’enraye. Les personnes les plus dotées en ressources personnelles et/ou financières, proches du pouvoir ancien, ont pu profiter de cette situation de chaos pour faire des affaires, d’où les inégalités. Inversement, la classe populaire et ouvrière a difficilement éprouvé la réunification. Ils sont la génération sacrifiée. Le chômage est aujourd’hui encore endémique dans certaines régions d’Europe et d’Allemagne.
Mais malgré tout, il serait abusif de ne pas reconnaître toutes les avancées de ces 20 dernières années. Je trouve cela même comique d’accuser le libéralisme d’être à la base des maux de l’Europe de l’est depuis 1989, comme le fait le journaliste de L’Humanité Claude Cabanne. Il y avait les étals vides, les Trabants qu’il fallait commander 12 ans avant de pouvoir espérer la conduire, les routes défoncées, les façades décrépites, les industries polluantes et peu rentables. Et qui peut prétendre que la situation n’aurait pas été pire en RDA, si celle-ci avait sombré en même temps que l’URSS ? L’économie de marché a remplacé l’économie dirigée, c’est le meilleur système économique à l’exception de tous les autres, pour pasticher Churchill.
Il faudra certainement encore une génération pour combler les derniers fossés dans les cœurs et les paysages. Mais les reliques de l’Europe nationaliste, revancharde et belliqueuse, sont maintenant enterrées. La page de la Guerre Froide est tournée. Aujourd’hui, l’Europe est réunifiée, nous pouvons nous y déplacer librement, l’Europe de l’est rattrape progressivement les autres pays de l’Union à laquelle ils appartiennent depuis 2004 ou 2007. Et c’est cela le principal enseignement de la chute du Mur de Berlin. Je peux comprendre que certains trouvent que l’on en fasse trop : il est vrai que les médias nous ont assez peu habitués à parler autant d’Europe. Pourtant j’ose espérer que l’occasion se représente encore, car ce ne sont pas les sujets intéressants pour notre avenir commun qui manquent.
Ailleurs sur la toile :
- Les souvenirs d’Olivier de Montréal, parti en RDA et en Pologne en 1985.
- Personne n’a rien compris à la chute du Mur, par Gilbert Casasus sur Marianne 2.
- Géopolitique des murs : entre illusions et impuissance, par MoqueurPoli sur Perspectives Géopolitiques.
- Dossier spécial du site d’information Toute l’Europe sur les 20 ans de la chute du Mur de Berlin.
- Le site de la Commission européenne consacré aux 20 ans de la chute du Rideau de fer.